Enfants bouviers: Le phénomène persiste!

De l’avis des observateurs, l’élevage et l’Agriculture extensifs engendrent des problèmes. En plus du conflit entre éleveurs et agriculteurs, le mode actuel accentue la pauvreté et avec elle l’exode rural et le phénomène des enfants bouviers. Madjirangar Alkoa, responsable de l’Association pour la récupération et l’encadrement des enfants en détresse (ARED) qui lutte contre le phénomène enfants bouviers dans le Mandoul fait l’état de lieu.

Madjirangar Alkoa, Responsable de l'ARED

Le phénomène enfants bouviers est apparu au Mandoul dans les années 1990. Il s’agit des enfants des paysans sédentaires recrutés par des éleveurs pour garder des centaines d’animaux.
Par la suite les parents ont commencé à vendre leurs enfants aux éleveurs au lieu d’une simple location. Certains éleveurs nous ont montré l’acte par lequel ils ont acheté ces adolescents. Nous avons constaté au bas du document les signatures des parents et des chefs de cantons témoins de la vente.
Il faut dire d’ambler que cette pratique est une violation des droits de l’enfant puisque c’est une forme d’exploitation, une pratique contraire à la convention relative aux Droits de l’enfant que le Tchad a ratifiée.

Une fois engagé, l’acheteur est libre d’utiliser l’enfant comme bon lui semble.
La société civile ici au Mandoul a commencé à lutter contre ce phénomène depuis 1993 mais la situation actuelle n’est guère reluisante. Il y a en ce moment une accalmie parce que la période de recrutement n’est pas encore arrivée. C’est aux mois de juin, juillet et août que les éleveurs recrutent massivement les enfants. La raison est que c’est la période de soudure. Les familles n’ont rien pour nourrir leurs progénitures et vendre un enfant pour subsister est la tendance actuelle. L’ARED a mené une enquête en août dernier dans 67 villages du Mandoul et a constaté 199 départs d’enfants pour le travail de bouvier. En décembre, nous avons enquêté dans trois villages et avons constaté 25 nouveaux recrutements.

Nous avons appris que cinq enfants bouviers originaires du Mandoul ont été fusillés par leurs employeurs en République Centrafricaine. Dans le canton Matkaga, il y a eu un cas de torture commise par un éleveur sur un enfant bouvier, il y a un autre cas où l’enfant bouvier a été assassiné par son maître. L’ARED est en train de mener des enquêtes pour vérifier ces informations pour accentuer la lutte.

Le phénomène persiste mais personne ne veut qu’on en parle. Les ressortissants du Mandoul en ont fait un tabou arguant que cela risque de ternir l’image de la région. Les autorités administratives, traditionnelles et militaires du Mandoul nient quant à elles l’existence du phénomène. En octobre, nous avons présenté des doléances au Premier Ministre. Après notre rencontre avec le chef du gouvernement, une mission gouvernementale est descendue au Mandoul. Nous avons accompagné la délégation à Doboti où le phénomène fait rage. Les envoyés du Premier Ministre ont touché la réalité du doigt puisqu’ils ont vu les enfants bouviers en question et en ont discuté avec leurs parents.

Quelle sont les causes du phénomène ?

Les causes sont multiples mais les principales sont la misère endémique dans laquelle vivent les ruraux. Le pouvoir d’achat des familles a considérablement baissé depuis que la filière coton est en perte de vitesse. Lorsque que vous arrivez dans un village, la misère crève les yeux. Cette misère est due à l’appauvrissement des sols, aux perturbations climatiques et à l’arrivée massive des troupeaux d’éleveurs au Mandoul. Ces éleveurs s’implantent anarchiquement et se sédentarisent sans requérir l’autorisation des autorités traditionnelles locales. Les paysans disent que le passage répété des troupeaux appauvrit le sol qui devient du sable. Il y a des villages qui sont pris en otage par des éleveurs qui dévastent constamment leurs champs.
Par conséquent les familles n’arrivent plus à cultiver la terre. Une partie des enfants regagnent les éleveurs, une autre partie (les filles) quitte les villages pour devenir des domestiques en ville.

Et les conséquences… ?

Les conséquences sont nombreuses, d’abord sur les enfants bouviers eux-mêmes. Une fois vendu par ses parents, l’éleveur emmène l’enfant là où il fait sa transhumance. Lorsqu’un enfant, dont la croissance n’est pas complète est exposé à de pareilles sévisses les conséquences physiques et psychologiques sont inévitables. Le quotidien des enfants bouvier est fait de tortures, de privations de nourriture, des violences verbales et psychologiques. Par exemple certains maîtres interdisent aux enfants bouviers de ne pas parler aux gens de leur ethnie ou de parler leur langue maternelle. Il y en a qui se sont vu attribuer un autre nom après une islamisation forcée.
Pour les familles et la région du Mandoul, c’est une perte énorme parce que l’enfant bouvier ne va plus à l’école, ne remet plus pied chez ses parents parce que vendu. Ce sont ces enfants qui sont l’avenir de la famille et partant du pays.
Face ce phénomène que fait l’ARED?

Grâce au partenariat avec l’Unicef, l’ARED sensibilise les parents et les éleveurs de ne pas utiliser les mineurs comme bouviers car leur âge ne le leur permet pas. Nous faisons des enquêtes dans les villages pour recenser les nouveaux cas de recrutement d’enfants; Nous récupérons les enfants engagés par les éleveurs et les réinscrivons à l’école pour ceux qui désire reprendre leur scolarité. Les autres, nous organisons des formations professionnelles pour leur permettre de se réinsérer dans la société.

Quelles solutions envisage votre association

L’État est le premier responsable. Le gouvernement doit prendre les mesures qui s’imposent pour faire cesser immédiatement cette pratique d’un autre âge. L’enfant à sa a place dans sa famille et à l’école. Il ne mérite pas de parcourir la brousse où il court tous les risques. Les parents et les éleveurs sont aussi responsables. Personne n’a le droit de faire ce qu’il veut de ses enfants. Les éleveurs doivent comprendre qu’en ce 21e siècle l’on ne peut plus acheter des enfants quel que soit le motif.
Il faut que et l’État qui veille sur la protection des droits des enfants cesse de tolérer cela. Nous avons proposé une loi pour punir les parents et les éleveurs qui font perdurer la situation. Il faut aussi combattre la pauvreté en milieu rural puisqu’elle est l’une des causes du phénomène.
Entretien avec Antoine Adoum goulgué,Le Blog de SECADEV

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